il.
Elle m'embrasse. Je supplice. Je Mort. Mords au travers. Le sang n'a pas de goût avec toute cette alcool. Elle dilue. J'élude avec sourire, et ses yeux trahissent son agacement.
Je ne demande rien. Surtout, qu'elle se souvienne de ça. Je ne veux rien. Elle m'embrasse et je m'en vais. Je pourrais résumer ma vie de cette façon. Les gens m'embrassent, les gens s'en vont. J'embrasse les gens, les gens m'en veulent. Mais je pars malgré tout. Je prie qu'elle ne perde pas la face, elle scellerai mon départ. M'ennuierait. Qu'elle soit un peu mieux, différente. Un peu plus ça, un peu plus ci, un peu moins eux. Ca ne durera pas. Rien ne dure. Qu'elle m'embrasse. Qu'elle ne pleure pas, ne dise rien. Qu'elle s'écoute un peu moins. Il semble que ce soit le meilleur moyen de survivre, d'être un peu moins malheureux : ne pas avoir le temps de s'écouter. Nous nous tairons et nous absorberons la ville dans une valse d'alcool. Qu'elle rit. Fort. Assez pour me faire croire que c'est sincère. Assez pour sauver ma peau une nuit de plus.
Elle baisse le regard, et déjà je m'en vais. Si elle veut que je reste, surtout qu'elle ne me retienne pas. Silence. Petite douleur dans l'égo. Main sur la poignée. Tchao, poupée. Ca y est, je vais partir. Et rien ne m'en empêche. Cette liberté est une renaissance.
Bruit sourd. Une balle en pleine tête : elle pleure. Qu'elle se taise. Qu'elle crève en silence. Plus elle pleure, plus je m'en vais. L'air me manque. Rien d'autre jamais ne me manque. Je n'ai rien à donner. Je prends sans cesse. Elle perd la face, elle me perd. Et moi, je me souviens, je tombe à l'intérieur de moi-même. Toutes ces fins sont des petites morts que le corps ne peut s'empêcher de garder, même quand l'esprit y a échappé. Le corps est toujours happé par la peur, revient toujours sur ses pas. Je me souviens avoir été elle. Et c'est inlassablement ce qui empêche l'homme d'être heureux : l'idée qu'il ne l'a pas toujours été. Le gouffre s'ouvre. Je la hais de ramener à la surface tous ces cadavres. Je ne bouge plus, mais mon immobilité est pire. Je sais ce qu'elle lui fait espérer. Je sais qu'elle y croit. Et je refuse de jouer dans cette grande mascarade, mais mes pieds sont cloués au sol. Je sens ses yeux humides sur moi. Rien n'est plus lourd à porter. J'aimerais prendre feu. Disparaître sans donner d'excuse, sans explication. J'aimerais l'aimer, aussi.
-"Tu peux y aller, tu sais. Je ne te demande rien." Sa voix frêle éclate dans l'air, sur les murs.
-"Je suis désolé. J'aimerais te dire que ce sont tes larmes qui me retiennent, mais je ne peux même pas.
-Je le sais, ce sont celles que tu as versé dans le passé. Leur souvenir."
Cette phrase creuse des sensations inattendues dans mon estomac nauséeux. La surprise d'être si bien connu. Qu'elle me sache aussi bien. Je ne peux refouler la tendresse naïve que cet étonnement fait naitre dans mon corps. Sentir que quelqu'un s'intéresse à nous devient rapidement le meilleur argument pour l'aimer, s'y attacher.
Mais surtout, je suis effrayé. Qu'elle me connaisse. Et de ne pas m'en être rendu compte avant. Souvent, autour de moi, des échafaudages de pensées, de sentiments, d'émotions se montent, grimpent sans même que je ne les vois. Il faut toujours qu'ils soient bien au milieu de mon chemin pour qu'ils aient brusquement une importance. Pour cette raison, les gens m'aiment, les gens me détestent. Mais moi je me sauve.
"-Je ne te demande rien." Répète-t-elle.
-C'est faux. Si vraiment tu ne me demandais rien, tu ne serais pas obligée de m'en convaincre.
-Je ne veux pas t'en convaincre. De toute façon, tu croiras ce qui t'arrange. Je peux t'aimer, ou te mépriser, tu ne verras pas la différence. Temps que je serai là pour épancher par mon silence, mes mots ou mon corps tes peurs, tu ne verras rien. Crois tu, en sachant ça, que je serai assez folle pour encore te demander quoi que ce soit ?" demande-t-elle sans attendre de réponse.
"-Alors pourquoi pleures tu, si tu sais ?
-Je ne pleure pas. Il y a bien longtemps que je ne te pleure plus. Mais mon corps est indomptable, et ce sont mes yeux qui se vident. Il est vrai que je les laisse faire. Parce que tu comprends, je n'ai plus besoin de me voiler la face. Je sais que je ne souffre plus, alors je n'ai plus de raison de me cacher." Je ne suis pas sûr de bien comprendre. Un silence court s'imice. Puis, je m'entends répondre:
"-Tu sais, je ne suis même pas désolé en fait. Parce que tout ça ne me fait mal qu'à moi. Parce que je suis incapable de me mettre à ta place. Dans ta souffrance, je vois la mienne. Et c'est bien la preuve qu'à mon regard, rien d'autre n'existe que moi. Je n'ai pas honte, je n'ai pas peur de te détruire. Mais je suis effrayé à l'idée qu'une personne, peu importe laquelle, est ce pouvoir sur une autre, parce qu'alors il est possible un jour que je sois du mauvais côté des ficelles.
-Je ne suis pas un pantin. On ne l'est jamais vraiment, de toute façon. A part de soi même. On s'autorise toujours plus ou moins à aimer, à ne pas voir, à faire semblant, à se persuader d'être heureux. On ne s'interdit jamais de se mentir à soi même. Je peux décider de te reprendre les ficelles, mais je sais que quelque part, encore un peu, rien qu'un peu, mon corps a besoin de cette violence. Qu'il y gagne."
Cette réponse est la pire de toutes. Nous sommes deux enfants qui jouent à se faire mal. Je force sa souffrance pour sentir la mienne, pour la nourrir, pour qu'elle ne meure pas complètement, et elle fait pareil. Je comprends que, dans ce jeu malsain et terrible, nous avons besoin l'un de l'autre. Je ne supporterais pas l'entendre le dire, je claque la porte et descends à toute vitesse les trois étages qui me séparent de la rue.
La lumière, le mouvement, le bruit. La ville est un corps harcelé, où je me vautre dans l'espoir d'oublier. Peu importe ce que fait l'homme, c'est toujours dans cet espoir. Il remplit son crâne de nouvelle matière pour en étouffer une autre. L'homme se fuit, et en cela, il ne sera jamais libre. Il tente inexorablement de se perdre et utilise dans ce but la connaissance de lui même : mais meilleure elle est, moins il est possible de l'ignorer. De s'ignorer. A vrai dire, il aimerait courir à cette perte, mais c'est une autre qu'il trouve. L'humain qui se trompe sur lui même croira par de petites victoires éphémères se semer, mais il ne fera qu'en apprendre qui il est. L'homme est un cercle vicieux.
Inlassablement, je repète le même comportement. Je n'aime personne, mais j'ai besoin de me croire capable d'aimer. Alors, seule la femme représente un réel interet, puisqu'elle peut à la fois me rassurer, étouffer mes angoisses comme une mère que je n'ai jamais vraiment eu, et assouvir mes besoins d'homme. D'animal. Je n'aime personne. Mais je me méprise tellement que j'ai besoin de quelqu'un pour l'oublier.
Je suis une grosse merde.